Belle du Seigneur

Belle du Seigneur

Ami lecteur,

Il est possible qu’en ce moment, tu t’ennuies ferme : au chômage peut-être ? Prof à la recherche d’un passe-temps pour ses vacances toutes proches ? Ou peut-être est-ce que tu es simplement bloqué chez toi parce que tu n’as pas eu la présence d’esprit de faire le plein et que, pas de bol, c’est la pénurie dans la station service la plus proche et tous les Vélibs ont été pris d’assaut ? Rassure-toi : je t’amène de quoi t’occuper !

Il était une fois moi à la librairie, à la recherche du plus gros bouquin de l’étagère. Je tombais sur Belle du Seigneur, roman signé Albert Cohen. Voilà un hasard comme par hasard ! Pile le livre qui me narguait depuis des années et dont l’auteur de cet illustre blog venait de commencer la lecture ! Coup de foudre immédiat pour le titre, la couverture et l’extrait imprimé sur le quatrième de couverture : « Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient d’eux seuls préoccupés, goûtaient l’un à l’autre, soigneux, profonds, perdus ». Maintenant que j’y réfléchis, une seule phrase de 15 lignes en guise d’extrait aurait dû me mettre la puce à l’oreille… Mais non, je me délectais par avance de lire ce pavé de 1110 pages « chef d’œuvre de la littérature amoureuse de notre époque », avec le secret objectif de le finir avant Yo. Je ne savais pas alors que je venais en fait de m’attaquer à la plus grosse arnaque de la littérature amoureuse de notre époque…

Attention : je ne suis pas en train de dire que Belle du Seigneur est mal écrit ! C’est juste que tout est fait pour que tu t’attendes à une magnifique romance pleine de drames et de passion au temps de jadis, et qu’en fait plus tu avances dans ta lecture, et plus tu es plongé dans une atmosphère oppressante façon Antigone.

Spoilons un peu : Belle du Seigneur finit mal… Voilà, maintenant que tu es prévenu cher lecteur, tu peux apprécier à sa juste valeur la lente agonie de son héroïne, prisonnière de sa folie amoureuse, aveuglée par sa passion pour un homme qui l’encourage dans l’absurdité de ses réflexions et de ses agissements. Ariane, une femme frivole à la recherche de la perfection en tout. Solal, un homme adulé mais désabusé. Deux personnages qui vont « jouer au couple » jusqu’à s’isoler complètement du monde, jusqu’à se détruire.

S’il n’est pas, selon moi, un chef d’œuvre de la littérature amoureuse, comme peut l’être « Autant en emporte le vent », Belle du Seigneur est bien un chef d’œuvre de la littérature. Albert Cohen réussit à tenir en haleine le lecteur le long de monologues intérieurs (une phrase sans ponctuation de 17 pages !), qui sont le reflet de la folie douce de l’héroïne. Il pose sur chaque personnage un regard attendri, malgré leurs comportements grotesques et ridicules. Le ton employé, léger et badin, et son talent pour décrire les travers du mari d’Ariane notamment, expert en procrastination, sont responsables du choc ressenti à la dernière page, quand on comprend enfin que rien ne pourra plus sauver Ariane et Solal de leur folie.

Extrait 1 : Adrien Deume et la procrastination :

« La main faible, il attira à lui le mémorandum britannique, le repoussa. Non, décidément, il ne pouvait pas se mettre à ce gros travail ce matin, c’était une question d’état d’esprit. Rien à faire, obstacle de force majeure. Et puis c’était presque onze heures moins vingt. Trop tard pour aborder un travail de cette envergure. Mais dorénavant mon vieux, arriver à l’heure le matin, jamais plus tard que neuf heures et quart. D’accord, adopté. Mais si, pour des raisons impératives, une arrivée exceptionnellement tardive, laisser chapeau, canne et mallette dans la voiture. Ainsi, passé le cap de la porte d’entrée, fonctionnaire impeccable. Egalement adopté. Maintenant, aller faire une petite balade ans les couloirs, histoire de trouver une inspiration de travail léger, une babiole qui s’harmoniserait avec son état d’esprit. D’ailleurs, il avait peut-être besoin d’aller aux toilettes. On verrait ça sur place. Il sortit donc et alla lentement avec une mélancolie dans le regard car il souffrait sincèrement de ne pas travailler, était hanté par le mémorandum britannique qui attendait sur son bureau, inexorable et massif. […] « Ô travail, sainte loi du monde, ton mystère va s’accomplir », sourit-il aux deux secrétaires. […] Il releva la tête, jeta des regards vagues, croqua un petit beurre pour chasser l’idée soudaine de sa mort, consulta sa montre. Onze heures cinquante. Quarante minutes à tuer. Aller à l’infirmerie faire prendre sa pression ? »

Extrait 2 : Ariane et son besoin de perfection :

« Un jour, alors qu’elle lui téléphonait au Ritz, sa voix s’étant soudain enrouée, elle n’avait pas osé se racler la gorge pour l’éclaircir, de peur du son ignoble qui la déshonorerait, et il l’aimerait moins. Alors, sans hésiter, elle avait brusquement raccroché, avait chassé une famille nombreuse de chats, avait prononcé quelques mots pour s’assurer que sa voix était redevenue divine, avait téléphoné de nouveau et bravement expliqué qu’ils avaient été coupés, lui avait demandé s’il avait regardé sa photographie en se réveillant, et comment était-il habillé, ah en robe de chambre, et laquelle ? »

Polopopo

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